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Alain Bernardini

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«Le travail, c’est la santé…», chantait Henri Salvador, qui continuait par un fort lucide «… Ne rien faire, c’est la conserver !» Cette double déclaration frappée du bon sens contient toute la dualité de notre conscience d’un travail vécu comme à la fois nécessaire et aliénant. C’est cette conscience et les représentations qui en découlent qu’Alain Bernardini interroge et bouscule depuis ses débuts dans ses installations photographiques et vidéo.

C’est toujours sur leur lieu d’activité que l’artiste nous montre les employés – ceux du service public comme ceux des entreprises privées – et dans un premier temps, les images ont toute l’apparence du documentaire (photographies rapidement réalisées afin de ne pas mobiliser trop longtemps les salariés, prises de vue sobrement frontales, importance du contexte…). Si les conditions de travail sont au cœur des images de Bernardini, ce n’est jamais sur le mode descriptif (et les entreprises qui lui ont ouvert leurs portes ont bien compris qu’elles ne seraient pas nominativement mises en cause). En désactivant les rôles préétablis de chacun, en perturbant le déroulement habituel du travail, ses mises en scène impliquent de facto la transgression ou le détournement de ses sacro-saintes règles (rentabilisation et découpage du temps de travail, règles de sécurité, …). Elles génèrent un entre-deux temporel dont la gratuité s’oppose à la rationalité productiviste et à la compétitivité, et qui, grâce à la photographie, semble s’étirer indéfiniment.

C’est à Roubaix – sur l’invitation de l’Espace croisé – que l’artiste débute ce travail de désactivation en déplaçant des dignitaires religieux sur le lieu d’un autre culte que le leur (un pasteur dans une mosquée par exemple). À Tours, il «transféra» des commerçants de leur magasin dans un autre (le bijoutier chez le vendeur de kebab ou le charcutier à la Maison de la presse). À Quimper, enfin, ce fut pendant le temps de pause réglementaire que l’artiste saisit les salariés accoudés, adossés ou les mains dans les poches. À Vénissieux, l’immobilité des figures est trompeuse car, à bien y regarder, la «désactivation» du travail n’implique en rien l’inactivité. Ici plus ludique, l’artiste a demandé aux employés municipaux ainsi qu’aux salariés de trois entreprises privées de la ville, de grimper sur le mobilier ou sur leur outil de travail (table, brouette, établi, four, pont élévateur…) ; faux jeu de chat perché, prolongé par ceux de colin-maillard ou de balle au prisonnier qu’ensemble, tous ont par la suite accepté de jouer devant la caméra.

Il y a également du portrait dans ces images ; il y va même d’une statuaire commémorative (en souvenir d’une idéologie du travail révolu ?) : à ces figures dominant leur instrument de travail, la prise de vue en contre-plongée confère une stature imposante et une solennité renforcées dans l’exposition par la grandeur des tirages numériques, à échelle presque un et directement collés sur le mur. Les salariés ne s’y trompent pas et, tout perchés qu’ils soient, ne se sentent nullement raillés par ces mises en scène dont ils perçoivent pourtant tout l’humour potentiel. Si trouble il y a, il n’émane sûrement pas des individus mais bien plus du décalage entre cette posture dominante mais insolite et un contexte de travail banal mais envahissant.

… Si envahissant que le regard se détourne vite de la figure au profit de son environnement, attiré par les larges aplats de couleur que l’œil alors très pictural de l’artiste a su y repérer. Bernardini traque partout le monochrome : dans les bureaux, sur les portes, les murs et le mobilier des ateliers, dans les lieux habités ou vidés de leurs occupants. Il y a du Imi Knoebel ou du Adrian Schiess dans ces environnements industriels, artisanaux ou bureaucratiques, alors réduits à un agencement de surfaces géométriques aux matériaux diversement mais uniformément colorés, de simples plans faisant décor et, par là même, ne laissant rien supposer au-delà. Au sein de ces compositions plutôt fermées et sans horizon, les aplats construisent aussi un jeu de vides, une combinaison de surfaces vierges en attente de nos inscriptions mentales et imaginaires.

Ni images ni exposition ne seraient possibles sans le concours des employés et des employeurs : en cela, le travail d’Alain Bernardini relève sans doute de ce que l’on nomme à présent un art «participatif». De toutes les dynamiques en jeu, le visiteur d’exposition peut deviner que le procédé de la mise en scène et son implicite transgression des usages préviennent tout risque d’un rapt d’images à l’insu des protagonistes : les prises de vue, aussi rapides soient-elles, supposent une nécessaire complicité entre l’artiste et son «modèle». Il reste que l’œuvre finalisée par l’exposition ne laisse guère transparaître tout le processus en amont, tout le travail de prospection et de persuasion déployé pendant des mois : combien de refus l’artiste dut-il essuyer avant d’obtenir la participation de trois entreprises ! Certes, les images nous racontent une collaboration, et Bernardini admet sans détour tout le paradoxe à produire une critique du travail, aussi «artistique» soit-elle, grâce au concours d’entreprises ou de collectivités qui, par leur adhésion à ce projet incongru, prouvent par là même toute leur ouverture. Mais le contenu manifeste des images en génère un autre, latent, dans lequel se profilent aussi toutes les sociétés, largement majoritaires, qui ont redouté et rejeté ce grain de sable perturbateur. Enfin, l’œuvre transmet moins encore l’intense jubilation que procurent ces rencontres éphémères mais accomplies ; accomplies en ce qu’elles présument de relations humaines, bien sûr, mais également de jonction – a priori improbable – entre des univers si distincts. Et pourtant, toutes incomplètes soient l’œuvre et sa réception, c’est peut-être à la seule condition de ce manque – concrétisé par les «vides» monochromes – que le regardeur peut s’approprier cet ensemble d’images, se sentir intégré à l’installation qui l’entoure et se projeter dans les lieux et les situations qui lui sont proposées.

Les images de Bernardini sont des «fantaisies» qui n‘ont nulle intention de reproduire la «vraie» vie. Un très court instant, elles rendent possible quelque folle alternative en soulignant la part de comédie humaine que, tous, nous jouons aussi au travail, cette activité nécessaire et moralement survalorisée mais de moins en moins identitaire.

Anne Giffon-Selle. 2005. Espace arts plastiques de Vénissieux

De 1991 à 2002, Alain Bernardini, se rend dans les mêmes parcs et enregistre les faits et gestes des ouvriers chargés de l’entretien : les jardiniers.

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