Fabienne Ballandras
Vit et travaille à Lyon
Diplômée de l'ENBA Lyon
Représentée par la Galerie Sandra Nakicen
- Bâtiment Z, organisée par la Galerie Sandra Nakicen, Lyon
- Du fric ou boum, Espace Visitation, Musée de la chaussure, Romans (Direction artistique art 3, Valence)
- Sentimentale Intellektuelle, Le salon, Le Magasin, Grenoble
2009
- Exposition de Noël, organisée par le Magasin, Grenoble (Prix de la Ville de Grenoble)
- Sentimentale Intellektuelle, Galerie Oberwelt, Stuttgart
- Résidence art 3, Institut français, Stuttgart
2008
- Du fric ou boum, projet d'affichage (réalisé grâce à l’aide à la création de le DRAC Rhône-Alpes)
2007
- Exposition de Noël, organisée par le Magasin, Grenoble
- Transfert d’activités, Agora Tête d’or, Lyon
2006
- Sur les traces des dioxines, festival des jardins de rue, Lyon 8ème
- Rose bitume, La Halle de Pont-en-Royans
2004
- Festival des jardins de rue, Lyon 8ème (en collaboration avec Laurent Perche, architecte)
- Une autre rue, Cité scolaire Sembat Seguin, Vénissieux
2003
- Superluxe, Galerie Roger Tator, Lyon
2002
- Mondes parallèles, exposition collective, Espace Arts Plastiques de Vénissieux
Texte d'Anne Giffon-Selle
In Sentimentale Intellektuelle, Edition Institut Français de Stuttgart - art 3, 2009
Une photographie des usines Krupp ou GEG ne révèle pratiquement rien de ces entreprises, elle impose qu’à partir d’elle soit construit de façon active quelque chose d’artificiel, quelque chose de fabriqué (Bertold Brecht).
Les séries photographiques de Fabienne
Ballandras proposent généralement au spectateur un double accès,
une problématique spatiale et donc plastique, une autre plus
événementielle, répercutant ou annonçant une actualité plus
brûlante. Ses premières œuvres relevaient du genre du paysage tout
en pointant des problèmes écologiques bien avant qu’ils ne
gagnent tous les discours politiques. Plus récemment Transfert
d’activité interrogeait l’espace physique et social du
travail en reconstituant le théâtre d’événements
socio-économiques récemment médiatisés : délits d’initiés,
fermetures, délocalisations d’entreprises, etc. Les deux dernières
séries - Du fric ou boum et Sentimentale Intellektuelle
– franchissent une nouvelle étape en proposant deux espaces
possibles de la colère sociale et donc « publique » :
l’espace extérieur où s’affiche la contestation sociale et, à
l’inverse, l’espace intérieur et resserré de la prison. Les
deux séries alternent actualité des événements évoqués et
renvoi à une même période historique : si les slogans ou
formules de Du fric ou boum sont très récents et provoqués
par les mêmes événements à l’origine de Transfert
d’activité, ils rappellent bien évidemment ceux de mai 68, et
si la prison de Stammheim fut bien celle de la RAF dans les années70,
les cellules sont telles que décrites par des prisonniers
d’aujourd’hui. Enfin, le slogan qui se déchiffre sporadiquement
sur les drapeaux du film Everybody talks about the weather…
n’est autre que celui des chemins de fer allemands des années 30,
récupéré par la gauche des années 60 pour devenir par la suite le
titre d’une anthologie américaine réunissant les écrits d’Ulrike
Meinhof. L’artiste entrelace les temporalités – passé et
présent -, non pour faire l’apologie d’une période historique
troublée, mais pour « ralentir » les images, en
contrecarrer l’immédiateté qui les caractérise habituellement,
en épaissir la stratification sémantique.
Les œuvres ne prennent pas donc pas
« parti » mais « position », pour reprendre
la distinction de Georges Didi-Huberman1,
afin de réactiver histoire et mémoire, de réinjecter du temps,
qu’il soit historique ou simple durée. Sentimentale
Intellektuelle fait allusion à un lieu bien précis – la
prison de Stammheim – mais, contrairement à Du fric ou boum,
l’ensemble n’est pas né d’une actualité précise. L’espace
carcéral représente ici le lieu même de la durée, d’un temps
dilaté, d’une lenteur dont on peut interroger le potentiel
productif.
Jusqu’à présent en effet, les
sources visuelles de Fabienne Ballandras étaient essentiellement des
images médiatiques que l’artiste reconstituait en passant par la
construction d’une maquette2.
On pouvait supposer que la matérialité de cette lente élaboration
permettait de faire remonter à la surface de l’image cette
« fécondité du document », à laquelle s’adressait,
selon Walter Benjamin3,
la photographie moderne. Mais point de purisme documentaire ici :
bien que très renseignée sur son sujet, Fabienne Ballandras n’est
pas en quête du document authentique ou de l’image originelle.
Afin de densifier plus encore l’image, elle n’hésite pas
à introduire plus d’hétérogénéité, à multiplier les points
de vue sur une même surface en complexifiant le protocole de
construction des images, en diversifiant sources et supports, en
apposant de nouveaux filtres entre l’œuvre et son sujet. C’est
ainsi que l’artiste brouille les origines en traduisant une
expression par une autre – l’image photographique par la peinture
ou le dessin, la parole ou le texte par la photographie et la
sculpture. Ses sources sont plus que jamais de seconde main : elle
n’a pas visité la prison de Stammheim avant de débuter son projet
et ses premiers dessins sont exécutés à partir de photographies
des décors du film Baader Meinhof Komplex tout comme les
cellules photographiées seront reconstituées à partir des
descriptions fournies par des prisonniers selon un protocole très
précis.
Si cette hétérogénéité nourrit les
œuvres, elle permet aussi à l’artiste de mettre son sujet à
distance sans pour autant se déprendre de toute humanité : les
images restent génériques mais la matérialité et l’esthétique
bricolée des maquettes, volontairement visibles, suggèrent toute la
fragilité – voire la dérision car l’humour n’est pas absent –
de cette intervention manuelle4.
Les deux dernières séries sont construites autour d’un autre
instrument de maîtrise du monde, lui aussi fondamental, la parole et
son corollaire l’écriture. « La photographie est mutique,
rappelle l’artiste Marc Pataut, il lui manque la parole ; la
parole est une façon de travailler en dehors de la photographie,
c’est aussi une façon de convoquer le corps (la sculpture), d’en
retrouver l’usage et de le revendiquer »5.
C’est cette réalité des corps, cette altérité, que
réintroduisent en creux les slogans de Du fric ou boum et les
descriptions de leur cellule par les prisonniers de Stammheim.
Les espaces sociaux que l’artiste explore depuis Transfert
d’activités (espace de travail, logement précaire, prison)
sont en effet devenus au fil de l’histoire et de la crise
économique des espaces coercitifs, « soustractifs » dans
la mesure où ils font subir au corps la violence d’une privation
(sécurité, intimité…) ou d’une dépossession de soi. La RAF a
largement théorisé sur les espaces d’enfermement et leurs
répercussions physiques et perceptives6.
Les dessins, peintures et sculptures de Sentimentale
Intellektuelle focalisent le regard sur les éléments visuels
signifiant cette privation : loquets, verrous, judas, guichet,
ouvertures grillagées, portes blindées, etc. Les œuvres de
Fabienne Ballandras nous montrent les lieux d’un retranchement
radical (usine, tente, prison) qui, par extension, questionnent le
positionnement de l’art, l’espace qu’il occupe, qu’il
construit et qui lui est dévolu.
Fabienne Ballandras partage avec
d’autres artistes – Sophie Ristelhueber, Jeff Wall, Thomas Demand
ou Bruno Serralongue – la capacité de se colleter au réel, à ses
conflits et à son histoire : leurs protocoles et dispositifs
plastiques « rendent aux images leur capacité d’adresse et
d’invocation politique »7
en provoquant ce déplacement, ce décalage du regard et du corps, ce
pas de côté salutaire que l’art permet encore d’accomplir.
1 Voir G. Didi-Huberman, Quand les images prennent position, 1/ L’œil de l’histoire, éditions de Minuit, 2009, p. 119.
2 Voir mes deux autres textes précédents : « Transfert d’activités » et « La marchandise imaginaire ».
3 Walter Benjamin, « L’œuvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanisée », in Ecrits français, Gallimard, 1991.
4 Cette qualité plastique est à l’opposé de la prouesse technique, de la finition lisse et de l’abstraction idéelle des images de Thomas Demand auquel Fabienne Ballandras est souvent comparée.
5 Marc Pataut cité in : Dominique Baqué, Pour un nouvel art politique, éd. Flammarion (Champs), 2004, p. 216.
6 Ulrike Meinhof a non seulement beaucoup écrit sur son propre enfermement et l’altération perceptive qui s’ensuit mais également sur des foyers d’éducation surveillée de jeunes filles.
7 G. Didi-Huberman, op. cit., p. 179.
Artifice
24 décembre 2010








