Il apparaît clairement que lorsque
vous évoquez l’accessibilité de l’art contemporain, vous ne faites pas
spécialement allusion à l’accès ou au manque d’accès aux espaces et
institutions qui ont pour vocation d’exposer et de promouvoir ledit art
contemporain, et que ne vous référez pas non plus à une quelconque
inaccessibilité imputable aux artistes eux-mêmes. Il me semble que ce
que vous indiquez plutôt, c’est la question de l’accès ou du manque
d’accès à l’expérience esthétique elle-même : la possibilité ou la
difficulté de déterminer les moyens et critères par lesquels un public
ou un spectateur individuel peut s’identifier, évaluer et juger les
objets de l’art contemporain. Il me semble qu’une première réponse à
cette question consisterait à préciser qu’il ne s’agit en rien d’un
problème spécifique à l’art contemporain, mais que cette situation date
au moins du dix-huitième siècle et de la naissance de l’esthétique
moderne, sinon de la naissance de la modernité elle-même. En effet,
l’esthétique comme champ de questionnement spécifique a vu le jour non
pas tant comme questionnement de l’art envisagé comme “manière de
faire”, mais de l’art conçu comme “manière d’être sensible” : il s’est
agit, en d’autres termes, de se soucier du mode de réception de l’art
plutôt que de son mode de production.
C’est la Critique de la faculté de juger de Kant qui,
pour la première fois dans l’histoire, remettra en question la
conception selon laquelle l’art est l’expression matérielle de normes
artistiques universelles et stables. Pour Kant, le jugement esthétique
ne consiste plus à vérifier que l’œuvre d’art a convenablement convié
un certain nombre de principes moraux et artistiques prédéterminés. Au
lieu de cela, la valeur esthétique va se trouver déplacée de
l’adéquation de son inscription dans l’œuvre, voire de son immanence à
l’œuvre, à l’expérience subjective du spectateur. Depuis la fin du
dix-huitième, c’est en effet le spectateur qui s’est vu confié la
responsabilité de la valeur de l’expérience sensible, à travers ce que
Kant a décrit comme “le libre jeu de sa faculté de juger”, c'est-à-dire
indépendamment de toute référence à une raison déterminante, à un
intérêt individuel ou collectif. Ainsi, à travers la question
fondamentale du partage du sensible, la prétention de l’art à
l’universalité n’aura plus d’autre détermination que l’expérience
esthétique individuelle elle-même. C’est seulement à travers la liberté
de l’expérience cognitive et subjective, et ainsi à travers la liberté
de la faculté individuelle de juger, que seront déterminés les
fondements du partage de l’expérience sensible, expérience qui
présuppose alors l’abandon des critères d’adéquation sensible entre les
idéaux moraux et esthétiques d’un côté et leur inscription matérielle
dans la forme esthétique de l’autre. La définition qu’Alain Badiou a
encore récemment donnée de l’art, indique la pérennité d’une telle
conception du jugement esthétique.
En effet, lorsque ce dernier déclare que “l’art se fait, dit ce qu’il
fait, fait ce qu’il dit, selon sa discipline propre et sans
considération des intérêts de quiconque”, il ne fait, en réalité, que
répéter Kant lorsque celui-ci indiquait que l’expérience esthétique
n’est possible qu’à travers la suspension des intérêts collectifs et
individuels, que l’art en tant que moyen n’advient qu’à condition que
soient suspendues ses fins sociales ou privées – suspension qu’il
appelle du nom de “désintéressement” (terme qu’il ne faudrait pas
confondre avec une forme d’indifférence). Badiou poursuit en
définissant le désintéressement kantien comme un “aristocratisme
prolétaire”, “un aristocratisme exposé au jugement de tous” et où
“aristocratisme nomme ce qui est soustrait en chacun à toute évaluation
par la moyenne, la majorité, la ressemblance, ou l’imitation.” On voit
que la définition qu’il donne ici parcourt cette fracture du jugement
esthétique qui s’origine chez Kant et qui va déterminer le
développement de l’art tout au long du dix-neuvième et du vingtième
siècle. On n’y envisagera plus les normes d’adéquation par
l’intermédiaire de la ressemblance et de l’imitation, mais on suspendra
progressivement lesdites normes en les offrant “au regard de n’importe
qui”. En d’autres termes, et il faut y insister, l’ouverture
démocratique de l’art, sa “prolétarisation” moderne pour ainsi dire,
est historiquement conditionnée par la suspension des jugements de
valeurs et des normes d’identification. Mais, qu’on ne s’y trompe pas,
une telle suspension ne vaut pas seulement pour les normes esthétiques
: elle comprend toute forme de valeurs sociales susceptibles de
déterminer les intérêts individuels et collectifs d’une société donnée.
Mais cette suspension ne signifie en rien que les œuvres sont vides de
toute valeur ou de tout contenu social ; ce qui s’y trouve suspendu,
c’est l’usage direct et l’instrumentalité des contenus et des formes
qui ne s’offriraient pas à la libre connaissance comme au jugement de
tous.
Quand Adorno, et Gilles Deleuze après lui, s’interrogent sur la
contribution sociale de l’art, réfutant toute éventualité d’un “contenu
directement communicable” et l’envisageant plutôt comme le “pouvoir de
résister à la société”, ils fondent là encore, comme Badiou, sa vertu
démocratique sur le principe de la suspension de l’intérêt individuel
et collectif de l’esthétique kantienne. D’une certaine manière, pour
que l’expérience de l’art ait une quelconque signification dans une
démocratie, elle se doit impérativement d’être excentrée, de ne jamais
s’adresser à qui que ce soit en particulier. Ainsi, et c’est là véritablement la réponse à votre question, pour s’adresser à “n’importe qui”, elle devra – au moins en principe – ne s’adresser à personne.
C’est pourquoi, à propos du statut social de l’art, Deleuze, dans sa
célèbre conférence de la Fémis, "Qu’est-ce que l’acte de création?"
pouvait se référer à Paul Klee et faire remarquer : "vous savez, le
peuple manque." L’art ne s’adresse jamais directement à aucun public, à
aucun peuple, mais toujours selon Deleuze à un peuple à venir : "il n’y
a pas d’œuvre d’art qui ne fasse appel à un peuple qui n’existe pas
encore." Ce qui lui fait rectifier l’observation de Paul Klee et
préciser que "le peuple manque et en même temps, il ne manque pas."
Voilà, en somme, la seule adresse possible de l’art en démocratie. Car
la démocratie elle-même n’existe jamais que comme promesse d’une
démocratie future. Non comme une démocratie qui coïnciderait avec
elle-même dans l’accomplissement d’un peuple ou d’une communauté, mais
comme la promesse d’une ouverture radicale à ce qui reste à venir, à ce
qui maintient toute disposition de l’"être-ensemble" dans une ouverture
à l’autre. C’est la promesse de toute œuvre d’art : promesse ou
fidélité au sens de ce qui vient ou de ce qui reste à venir. En fin de
compte, le seul appel qu’ait jamais fait l’art à un spectateur quel
qu’il soit, c’est l’appel à l’ouverture du sens qui vient.
J’aimerais en guise de conclusion citer Walter Benjamin en 1923 (c’est
la première chose qui m’est venue à l’esprit en pensant à votre
question) : "En aucun cas, devant une œuvre d’art ou une forme d’art,
la référence au récepteur ne se révèle fructueuse pour la connaissance
de cette œuvre ou de cette forme. Non seulement toute relation à un
public déterminé ou à ses représentants induit en erreur, mais le
concept même de récepteur "idéal" nuit à tous les exposés théoriques
sur l’art, car ceux-ci
ne sont tenus de présupposer que l’existence et l’essence corporelle et
intellectuelle de l’homme, mais dans aucune de ses œuvres n’est
présupposée son attention. Aucun poème ne s’adresse au lecteur, aucun tableau au spectateur, aucune symphonie à l’auditoire." (c’est moi qui souligne)
Traduit de l'anglais par Gauthier Hermann