Apprécier l'art contemporain 1
Enseignante en modèle vivant aux
Ecoles d'Art de Lyon, je suis souvent amenée à soulever des questions
de production artistique avec mes élèves. Médiatrice culturelle à la
dernière biennale d'art contemporain, j'ai accompagné toutes sortes de
publics dans leur regard sur les oeuvres. C'est aussi cette position de
passeur qui m'anime depuis la création de notre association: Le FLAC.
Ainsi, pour ces prochains éditos je propose de vous présenter quelques
extraits de la correspondance entre Carole et Florentine qui ont des
positions différentes face à l'art contemporain. Comme un dialogue
entre le spectateur et l'artiste, souvent substitué lors d'une
exposition par le médiateur.
Intéressons nous justement à la question du public, en une
problématique spécifique: l'accessibilité de l'Art Contemporain. Cette
question en sous-entend déjà une multitude d'autres: Qui est le public?
Pourquoi va-t-il voir une exposition? Est-ce que l'oeuvre doit être
totalement explicitée, comprise pour être appréciée? Quel est aussi le
niveau d'exigence d'un artiste face à son public? etc... Pour éviter
les généralités, je ne demanderai pas à mes interlocutrices de répondre
à toutes ces questions, mais le lecteur comprendra qu'elles sont
sous-jacentes.
Pour ma part c'est la notion d'amateur que je souhaite développer.
quand on pense à l'appréciation de l'Art par le public, on se
représente deux sphères: "le grand public", monsieur tout le monde d'un
côté, et de l'autre le monde de l'art, artistes et commissaires. Le
véritable lien entre les deux étant l'oeuvre. Mais une catégorie
semblerait pour moi générer une autre sphère: celle de l'amateur. Celui
qui ne peut se placer en "non averti" et qui n'est pas non plus acteur.
Dans "amateur", on entend des notions qui peuvent être autant
péjoratives que nobles: L'amateur peut être un peintre du dimanche, un
public de distraction, l'anti-professionnalisme. Mais l'amateur c'est
aussi celui qui mêle la notion d'amour à ce à quoi il s'intéresse. Il
peut être également l'acheteur, le visiteur de spectacles où personne
ne va, il décide de s'impliquer dans ce qui le touche.
Apprécier l'art contemporain... Ce qui va suivre correspond aux points de vue d'une spectatrice et d'une artiste à ce sujet.
C. Coulomb
Réponse de C. Esparon
Bien qu’ayant eu une initiation aux arts plastiques durant ma
scolarité, je me suis orientée vers un domaine professionnel autre
(l’ingénierie documentaire). Je suis donc une spectatrice, l’art
contemporain est pour moi une source de plaisir, d’interrogation et un
moment de partage avec mon entourage, mais il ne fait pas partie de mon
quotidien.
Comment apprécier l’art contemporain si on ne comprend pas les artistes
et leurs démarches artistiques ? L’ambiguïté de la situation réside
dans le fait que les artistes comme le grand public ont besoin l’un de
l’autre. D’un point de vue historique, l’art est le reflet d’une
société à un moment donné. Dans ce cas, nous avons besoin des artistes
contemporains. Je m’interroge alors sur le rejet que certaines
personnes de ma connaissance ont de l’art contemporain… Peut-être
est-ce la manifestation d’un refus d’analyser notre société telle
qu’elle est ? Peut-être ne souhaitent-elles pas que notre époque soit
décrite à travers les médiums utilisés par nos artistes ?...
D’un autre côté les artistes ont besoin du public et d’être compris par
celui-ci même si pour certains artistes comme Florentine, l’avis du
public peut être un piège. Mais avoir un public et être compris par lui
sont deux notions différentes. Un artiste qui est compris de son public
est un artiste qui a réussi à instaurer un échange avec le spectateur
(J’avance un exemple qui n’engage que moi : Claude Levêque avec«
Valstar Barbie »). Maintenant, un artiste peut avoir un public. Des
collectionneurs achètent un tableau de Picasso parce qu’il est reconnu
comme valeur sûre et pas forcément parce qu’ils sont passionnés par ses
réflexions picturales. Cela me fait rebondir sur le texte de Judd
(Extrait des Ecrits 1963-1990. Editeur Daniel Lelong) que Florentine
m’a fait connaître. Comme tous spectateurs, lorsque je souhaite voir
une exposition d’art contemporain, je vais au musée et plus rarement
dans une galerie. Mais la plupart de ces lieux d’exposition ont une
préoccupation de business au détriment de la création artistique. Ces
musées ont des artistes mais ils décontextualisent leurs œuvres, ce qui
ne favorise pas la compréhension d’un travail artistique pour le grand
public.
C. Esparon
Réponse de F. Lamarche
Je suis la dernière à écrire sur cet édito écrit à 3 mains. Comment
compléter cette forme qui demanderait d’être reprise point par point en
long et en large. Comment être précise sur une chose aussi vaste et
non-saisissable que le public?
Je pense forcément à un passage de Mallarmé sur cette sensation :
“La foule qui commence à tant nous surprendre comme élément vierge, ou
nous-même, remplit envers les sons, sa fonction par excellence de
gardienne du mystère! Le sien! elle confronte son riche mutisme à
l’orchestre, où gît la collective grandeur. Prix, à notre insu, ici de
quelque extérieur médiocre subi présentement et accepté par l’individu”
Un musicien face à une salle, à un public doit ressentir la même
impression qu’un artiste le soir d’un vernissage, le soir du grand
jugement, quand la masse de personne foule le sol encore vierge de tout
extérieur. Quand le bruit monte, que le silence, la concentration se
rompt, des chuchotements alors on sent au fond de soi si on a réussi ou
non, tout prend de l’ampleur ou se perd par cette multitude de regards.
Ces soir-là sont toujours silencieux paradoxalement, encore une
discussion avec soi et croire en son intuition, mais ce qui révèle
c’est cette foule, ces regards. Tout ce qui est dans l’atelier, tout ce
qui n’est que répétition n’existe pas tant que le contact avec
l’extérieur ne s’est pas effectué. Mais on n’apprendra rien du public
ni même de ses proches ou alors peut-être des confirmations
d’intuitions car paradoxalement encore une fois l’artiste est seul face
à son travail et doit être le seul juge et amant de sa production, ni
le badaud, ni le galeriste ne pourrait l’aider dans sa perpétuelle
discussion avec lui-même. C’est un tri dialogue entre lui, son médium
et son sujet et tout s’enchevêtre pour tenter enfin d’apparaître
lisible pour autrui qui est d’abord soi. Un artiste c’est donc cette
définition: le complexe passage de l’individu au général, au public.
C’est une alchimie étrange du passage de la plus profonde solitude à la
plus grande compréhension du monde, et cet aller-retour perpétuel.
Je ne dirai pas comme Carole qu’un artiste confirmé ou bon est un
artiste qui réussit à établir une communication avec son public comme
chez Lévèque, car être artiste c’est d’abord accepter l’échec qu’est la
possibilité d’une rupture totale de compréhension: “Les difficultés
commencent quand vous comprenez ce que l’âme ne permettra pas à la main
de faire” Mallarmé.
Un portrait n’est que l’échec, la mimésis de la personne qui fut, la
représentation de l’intellectualisation, un sujet-objet. On rentre dans
la sphère du simulacre, du jeu et le spectateur doit se laisser guider
vers les règles et les codes de ce jeu. Un simulacre doit permettre
d’atteindre une vérité, c’est là toute la perversité de l’art. L’art
n’est qu’un perpétuel paradoxe. Et le moteur de ce paradoxe est bien la
question fondamentale que Carole amène ou que je comprends : quel est
l’enjeu d’un travail artistique dans une société, la place qu’il y
trouve et sa pertinence?
Un artiste est toujours conscient de ce fondement et c’est ce qui lui
permet dans son atelier, dans sa solitude de rentrer en communication
avec le monde.
F. Lamarche