Écrits autour de l’art contemporain

Apprécier l'art contemporain 1

Publié le 02 décembre 2004
par Carole Esparon, Florentine Lamarche & Caroline Coulomb
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Enseignante en modèle vivant aux Ecoles d'Art de Lyon, je suis souvent amenée à soulever des questions de production artistique avec mes élèves. Médiatrice culturelle à la dernière biennale d'art contemporain, j'ai accompagné toutes sortes de publics dans leur regard sur les oeuvres. C'est aussi cette position de passeur qui m'anime depuis la création de notre association: Le FLAC. Ainsi, pour ces prochains éditos je propose de vous présenter quelques extraits de la correspondance entre Carole et Florentine qui ont des positions différentes face à l'art contemporain. Comme un dialogue entre le spectateur et l'artiste, souvent substitué lors d'une exposition par le médiateur.

Intéressons nous justement à la question du public, en une problématique spécifique: l'accessibilité de l'Art Contemporain. Cette question en sous-entend déjà une multitude d'autres: Qui est le public? Pourquoi va-t-il voir une exposition? Est-ce que l'oeuvre doit être totalement explicitée, comprise pour être appréciée? Quel est aussi le niveau d'exigence d'un artiste face à son public? etc... Pour éviter les généralités, je ne demanderai pas à mes interlocutrices de répondre à toutes ces questions, mais le lecteur comprendra qu'elles sont sous-jacentes.

Pour ma part c'est la notion d'amateur que je souhaite développer. quand on pense à l'appréciation de l'Art par le public, on se représente deux sphères: "le grand public", monsieur tout le monde d'un côté, et de l'autre le monde de l'art, artistes et commissaires. Le véritable lien entre les deux étant l'oeuvre. Mais une catégorie semblerait pour moi générer une autre sphère: celle de l'amateur. Celui qui ne peut se placer en "non averti" et qui n'est pas non plus acteur. Dans "amateur", on entend des notions qui peuvent être autant péjoratives que nobles: L'amateur peut être un peintre du dimanche, un public de distraction, l'anti-professionnalisme. Mais l'amateur c'est aussi celui qui mêle la notion d'amour à ce à quoi il s'intéresse. Il peut être également l'acheteur, le visiteur de spectacles où personne ne va, il décide de s'impliquer dans ce qui le touche.

Apprécier l'art contemporain... Ce qui va suivre correspond aux points de vue d'une spectatrice et d'une artiste à ce sujet.

C. Coulomb



Réponse de C. Esparon


Bien qu’ayant eu une initiation aux arts plastiques durant ma scolarité, je me suis orientée vers un domaine professionnel autre (l’ingénierie documentaire). Je suis donc une spectatrice, l’art contemporain est pour moi une source de plaisir, d’interrogation et un moment de partage avec mon entourage, mais il ne fait pas partie de mon quotidien.

Comment apprécier l’art contemporain si on ne comprend pas les artistes et leurs démarches artistiques ? L’ambiguïté de la situation réside dans le fait que les artistes comme le grand public ont besoin l’un de l’autre. D’un point de vue historique, l’art est le reflet d’une société à un moment donné. Dans ce cas, nous avons besoin des artistes contemporains. Je m’interroge alors sur le rejet que certaines personnes de ma connaissance ont de l’art contemporain… Peut-être est-ce la manifestation d’un refus d’analyser notre société telle qu’elle est ? Peut-être ne souhaitent-elles pas que notre époque soit décrite à travers les médiums utilisés par nos artistes ?...

D’un autre côté les artistes ont besoin du public et d’être compris par celui-ci même si pour certains artistes comme Florentine, l’avis du public peut être un piège. Mais avoir un public et être compris par lui sont deux notions différentes. Un artiste qui est compris de son public est un artiste qui a réussi à instaurer un échange avec le spectateur (J’avance un exemple qui n’engage que moi : Claude Levêque avec« Valstar Barbie »). Maintenant, un artiste peut avoir un public. Des collectionneurs achètent un tableau de Picasso parce qu’il est reconnu comme valeur sûre et pas forcément parce qu’ils sont passionnés par ses réflexions picturales. Cela me fait rebondir sur le texte de Judd (Extrait des Ecrits 1963-1990. Editeur Daniel Lelong) que Florentine m’a fait connaître. Comme tous spectateurs, lorsque je souhaite voir une exposition d’art contemporain, je vais au musée et plus rarement dans une galerie. Mais la plupart de ces lieux d’exposition ont une préoccupation de business au détriment de la création artistique. Ces musées ont des artistes mais ils décontextualisent leurs œuvres, ce qui ne favorise pas la compréhension d’un travail artistique pour le grand public.

C. Esparon



Réponse de F. Lamarche


Je suis la dernière à écrire sur cet édito écrit à 3 mains. Comment compléter cette forme qui demanderait d’être reprise point par point en long et en large. Comment être précise sur une chose aussi vaste et non-saisissable que le public?
Je pense forcément à un passage de Mallarmé sur cette sensation :
“La foule qui commence à tant nous surprendre comme élément vierge, ou nous-même, remplit envers les sons, sa fonction par excellence de gardienne du mystère! Le sien! elle confronte son riche mutisme à l’orchestre, où gît la collective grandeur. Prix, à notre insu, ici de quelque extérieur médiocre subi présentement et accepté par l’individu”

Un musicien face à une salle, à un public doit ressentir la même impression qu’un artiste le soir d’un vernissage, le soir du grand jugement, quand la masse de personne foule le sol encore vierge de tout extérieur. Quand le bruit monte, que le silence, la concentration se rompt, des chuchotements alors on sent au fond de soi si on a réussi ou non, tout prend de l’ampleur ou se perd par cette multitude de regards. Ces soir-là sont toujours silencieux paradoxalement, encore une discussion avec soi et croire en son intuition, mais ce qui révèle c’est cette foule, ces regards. Tout ce qui est dans l’atelier, tout ce qui n’est que répétition n’existe pas tant que le contact avec l’extérieur ne s’est pas effectué. Mais on n’apprendra rien du public ni même de ses proches ou alors peut-être des confirmations d’intuitions car paradoxalement encore une fois l’artiste est seul face à son travail et doit être le seul juge et amant de sa production, ni le badaud, ni le galeriste ne pourrait l’aider dans sa perpétuelle discussion avec lui-même. C’est un tri dialogue entre lui, son médium et son sujet et tout s’enchevêtre pour tenter enfin d’apparaître lisible pour autrui qui est d’abord soi. Un artiste c’est donc cette définition: le complexe passage de l’individu au général, au public. C’est une alchimie étrange du passage de la plus profonde solitude à la plus grande compréhension du monde, et cet aller-retour perpétuel.
Je ne dirai pas comme Carole qu’un artiste confirmé ou bon est un artiste qui réussit à établir une communication avec son public comme chez Lévèque, car être artiste c’est d’abord accepter l’échec qu’est la possibilité d’une rupture totale de compréhension: “Les difficultés commencent quand vous comprenez ce que l’âme ne permettra pas à la main de faire” Mallarmé.

Un portrait n’est que l’échec, la mimésis de la personne qui fut, la représentation de l’intellectualisation, un sujet-objet. On rentre dans la sphère du simulacre, du jeu et le spectateur doit se laisser guider vers les règles et les codes de ce jeu. Un simulacre doit permettre d’atteindre une vérité, c’est là toute la perversité de l’art. L’art n’est qu’un perpétuel paradoxe. Et le moteur de ce paradoxe est bien la question fondamentale que Carole amène ou que je comprends : quel est l’enjeu d’un travail artistique dans une société, la place qu’il y trouve et sa pertinence?
Un artiste est toujours conscient de ce fondement et c’est ce qui lui permet dans son atelier, dans sa solitude de rentrer en communication avec le monde.

F. Lamarche

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