Sur un lieu commun
par Lélia Martin-Lirot
Les lieux identifiés de la création contemporaine et de sa diffusion se multiplient. Pourtant, il semble toujours nécessaire d’inventer des alternatives qui correspondent mieux aux contraintes économiques des artistes.
Il est question d’urgence. Urgence à travailler et à montrer, sans exclure l’un ou l’autre. Alternatives donc, entre la friche et l’institution.
- Friches comme lieux de travail aux conditions plus ou moins complexes. L’accès au public y est parfois difficile ou les positionnements politiques peuvent orienter la lecture des oeuvres.
- Institutions comme lieux privilégiés de visibilité de l’art mais qui, à l’inverse, mettent souvent à distance les conditions de travail.
Les artistes réinventent constamment les rapports entre le public et l’œuvre, or, certaines de leurs propositions ne peuvent trouver leur place dans ces deux types de structures.
Une des nombreuses alternatives m’intéresse particulièrement: les interventions dans des espaces publics ou non identifiés comme lieux de l’art.
Certains artistes prennent en compte le contexte des lieux d’expositions dans lesquels ils interviennent (recherches historiques, architecturales…) La suite logique semble être de prendre comme point de départ du travail la sélection même d’un lieu. Celui-ci reste une forme de contrainte mais délibérée, choisie, revendiquée.
Les espaces publics présentent des spécificités sociales et politiques et dégagent des problématiques chargées de sens à exploiter. Ils ouvrent donc des perspectives au travail des artistes, mais aussi de nouvelles possibilités par rapport aux regardeurs. Parce que cet individu qui côtoie l’événement artistique n’est pour une fois ni « public » de théâtre, ni « visiteur » de musée, ni « spectateur », ni « auditeur »… Il peut même ne jamais remarquer ce qui lui est donné à voir. Il peut aussi être amené à se questionner, réagir sans avoir eu à faire le déplacement vers un lieu de l’art et donc sans l’idée préalable qu’il s’en fait. L’artiste propose alors une gratuité qui court-circuite les polémiques sur les financements de l’art.
Les propositions dans des lieux publics soulèvent une question de conservation. Ces projets sont in situ, contextuels et « précaires » (comme l’entend Thomas Hirschorn par rapport à son musée précaire Albinet). La pérennisation des objets artistiques se trouve déléguée au public lui-même ou aux autorités. Même le temps de leur visibilité n’est pas assuré.
Ces projets, quels que soient les médiums utilisés, me semblent liés à la performance. Visibles dans un temps et un lieu donnés, leur réactivation est souvent impossible. Il faut donc trouver des moyens spécifiques d’archivage ou assumer leur caractère éphémère.
La question de la signature se trouve également réactualisée. Duchamp revendiquait que ce soit « le regardeur qui complète l’œuvre » ; Philippe Thomas faisait signer les œuvres aux collectionneurs…
A qui appartient l’objet d’art dans la rue ? Les artistes y interviennent souvent dans les limites du droit. Se pose donc nécessairement à eux la question de revendiquer leur travail ou au contraire de masquer leurs traces. Anonymat, pseudonymes, moyens détournés pour revendiquer à posteriori ; autant de choix qui mettent à mal l’idée de droit d’auteur.
Les artistes outrepassent depuis longtemps l’enceinte de l’atelier ou du musée. Prendre le risque d’être auteur dans des lieux communs, c’est assumer d’adresser l’œuvre à l’autre sans intermédiaire.