Écrits autour de l’art contemporain

A suivre 3, suite et fin.

Publié le 25 août 2005
par Lélia Martin-Lirot
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Ce dernier texte sur Mlle Bluntschli ne sera pas plus explicite que les précédents (voir A suivre 1 et 2) ; conséquence prévisible du contrat passé avec l’artiste : révéler des éléments de sa démarche sans trahir ni dévoiler. J’avoue pourtant m’être surprise à espérer un dénouement improbable qui satisfasse mes lubies littéraires. Peut-être Mlle B. m’a t-elle démasqué, toujours est-il qu’elle a brusquement mis fin à notre collaboration.

Il y a quelques semaines, elle me proposait une rencontre. Enthousiaste quoique étonnée, j’en acceptais les modalités : aucune description physique ne serait rendue publique, je feindrais l’ignorance si nos chemins se croisaient à nouveau et elle aurait un droit de veto sur notre conversation.
J’ai donc préparé mes questions avec soin jusqu’au moment de la rencontre. Ce jour-là, j’éprouvais une sorte d’appréhension, comme lorsqu’on s’apprête à voir pour la première fois un tableau dont on a toujours admiré les reproductions.
Une anecdote à ce propos : Mlle B. m’a confié que dans la foule des spectateurs qui se pressent tous les dimanches autour de la Joconde, une équipe de comédiens dirigés par elle-même s’affère occasionnellement à gonfler les statistiques !
Je vais donc vous retranscrire l’essentiel de notre entretien dont je n’ai le droit de vous révéler que certaines parties. C’est le jeu…

Je soulevais d’abord une contradiction.
- "Si votre démarche consiste à dissimuler vos performances et à nier aux personnes qui y assistent leur potentiel de spectateur, pourquoi par ailleurs divulguer certaines informations, au risque de compromettre l’anonymat? N’est-ce pas une forme de recul par rapport à la radicalité de vos engagements?"

Mlle B. :
- "J’éprouve depuis peu un intérêt particulier pour la gestion, voire la construction d’un puzzle discursif autour de mon travail. L’engagement que j’ai pris contre la représentation concerne l’acte artistique et ses interprètes ; le moment même de la performance. La radicalité consiste à rendre l’instant du travail imperceptible en tant que tel. Mais cela n’implique pas que l’existence de ce travail soit niée. Il me semble même qu’une démarche de cet ordre serait stérile. Un exemple : On ne peut pas voir l’homme invisible. Pourtant, il est homme parce qu’on admet qu’il "existe", sinon il ne serait pas même invisible.
C’est sûrement dans cet enjeu de rendre mon travail envisageable sans le rendre visible que réside la plus grande difficulté. Pour l’instant, j’accorde beaucoup d’importance au discours et cet entretien en est un élément. Sans la maîtriser, j’entends tenter de construire la diffusion d’informations relatives à mes actions artistiques. J’ai choisi l’outil qui me semblait le plus adapté à mon rapport ambigu au réel : la parole. Je compte sur la subjectivité de ce moyen de transmission des idées pour véhiculer l’approximation, le flou, voire la fiction que je souhaite attacher à mon travail. Aussi étrange que cela puisse paraître, le bouche à oreille et la rumeur sont, pour moi, des moyens idéaux de communication. Je vous avoue même miser sur la partialité de votre retranscription pour apporter du sens supplémentaire à mes propos ! "

- "Si je comprends bien, les personnes qui sont dans la confidence jouissent d’une grande liberté d’interprétation mais sont pourtant savamment manipulées?"

Elle sourit…

- "Le vrai travail réside dans le choix des confesseurs et le texte de la confession ! "
[…]

- "Dans la plupart de vos performances, le risque de révélation reste sous-jacent. Le contenu des actions n’écarte pas totalement les éventuels soupçons sur la nature de l’événement. Pourtant, je n’ai jamais entendu dire que quelqu’un ait découvert la supercherie?"

- "En effet, se mettre en danger fait partie du plaisir de l’acte créatif. C’est aussi un moyen de motiver les interprètes qui, privés de notoriété, peuvent au moins se satisfaire de relever un défi.
J’essaie de jongler entre deux inclinations humaines : le doute et la croyance. Saint Thomas est un personnage très contemporain." Ne croire que ce que l’on voit ", principe qui révèle le soupçon ancestral assigné au discours, une tradition du mensonge. Mais pourquoi est-il encore si difficile de se méfier de ce que l’on voit ? On doute pourtant de l’image depuis bien longtemps."

- "Justement, vos performances n’apparaissent pas comme des images puisqu’elles ne sont pas revendiquées en tant qu’actes artistiques."

- "Tout à fait, c’est pour ça que le leurre est possible. Il s’agit alors de "faire croire à ce que l’on voit". Porter l’événement à la limite du doute confère peut-être à la croyance une valeur supplémentaire."
[…]

- "Vous avez évoqué votre intérêt pour la parole et le discours, mais qu’en est-il de l’écriture? Y a-t-il dans vos pièces de réelles similitudes avec le travail théâtral?"

- "On peut parler d’écriture mais plus au sens chorégraphique. Il y a peu de textes écrits au préalable dans nos actions ; nous construisons une trame précise des déplacements et interventions des performeurs. La nature imprévisible des contextes les oblige à une grande adaptabilité et à d’importantes capacités d’improvisation. Quant au travail "d’interprétation", il est très différent de celui d’un comédien ou d’un acteur. Ni le cinéma, ni le théâtre ne peuvent tolérer le réel, trop fade et paradoxalement peu crédible. Une scène de cinéma sans ajout de bruitages n’est plus très convaincante. Encore une victoire de la reproduction sur son original !"
[…]

- "Quels rapports entretenez-vous avec les professionnels du milieu artistique ?"

- "D’inexistants à complices. Le principe de mon travail me permet de choisir les événements auxquels je souhaite participer sans y avoir été invitée. J’en repars d’ailleurs tout aussi inconnue. Cela représente une précieuse liberté. Mais mes actions sont parfois planifiées en collaboration avec les commissaires d’exposition ou les directeurs d’institutions. Ils ont alors le grand mérite de proposer un travail qui ne sera pas perçu, de soutenir l’existence d’une œuvre ou son seul potentiel."

- "Un collectionneur peut-il acheter une de vos actions?"

- " ….... " Cette question la fit beaucoup rire.

Cet entretien prit finalement fin après plus de deux heures de discussion. J’étais alors loin de me douter de la surprise qui m’attendait. Quelques jours plus tard, je reçus un document troublant, une grande enveloppe contenant une feuille A4. Au recto, la photocopie couleur d’une carte d’identité sur laquelle je reconnus la jeune femme rencontrée sous le pseudonyme de Mlle Bluntschli, plus jeune de quelques années. Et au verso, la copie d’une attestation désignant officiellement mon interlocutrice comme intermittente du spectacle, en qualité de comédienne !
J’avais donc probablement été la spectatrice crédule d’une nouvelle performance orchestrée par Mlle B. : sa propre substitution par une comédienne. Ce document pourrait également être faux et uniquement destiné à se jouer de mes certitudes. Quoi qu’il en soit, je suis désormais vouée à douter de toute information concernant Mlle B. Je dois donc admettre que le rôle de diffusion qu’elle m’a accordé a été plus orienté que je ne l’aurais souhaité et qu’il doit prendre fin ici. Je peux tout de même me satisfaire du privilège d’avoir assisté, malgré moi, à une partie de son travail !
Et comme pour rajouter à l’ironie de mon sort, une dédicace provocatrice figure au bas du document :

" Au plaisir…
Mlle Bluntschli. \\

Un singulier autographe dont j’ai, malgré tout, envie de croire à l’authenticité.

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