Écrits autour de l’art contemporain

A suivre 2

Publié le 25 mai 2005
par Lélia Martin-Lirot
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Il y a quelques semaines, dans le premier texte "A suivre", j’évoquais la démarche de Mlle Bluntschli (pseudonyme), artiste anonyme au travail invisible. Depuis, peut-être avez-vous croisé son chemin ou assisté à l’une de ses performances. Je vous défierai alors volontiers d’y avoir décelé un caractère exceptionnel. En effet, son art de camoufler l’événement sous un déguisement d’anodin réel n’a encore laissé paraître quasiment aucune faille.

Il semblerait pourtant que l’équipe de Mlle B. ait été présente au vernissage de l’exposition Gina Pane au Centre Pompidou en février dernier. Cette information fait partie des quelques détails que l’artiste a accepté de me confier. Nous entretenons une correspondance par laquelle elle consent à distiller, au compte-goutte, quelques éléments annexes de son travail. Nos premières discussions se sont naturellement axé sur les moyens de rendre les enjeux de sa démarche intelligibles sans pervertir ses engagements essentiels: l’anonymat de l’auteur et des interprètes et l’imperceptibilité de l’œuvre.

Paradoxalement, alors que son travail consiste à l’effacement du nom, à la réduction maximale d’un caractère autobiographique dans sa production, Mlle B. estime pourtant que le dévoilement de certaines anecdotes personnelles pourrait clarifier sa démarche. Et il est vrai qu’on perçoit mieux comment elle a appris à travailler dans l’ombre lorsqu’on sait que, parallèlement à ses études, elle a été engagée par l’entraîneur d’une équipe professionnelle de football afin d’initier certains joueurs à l’art de la simulation (chutes, blessures, expression de souffrance…)

"Cette expérience a été très enrichissante. J’étais bien sûr tenue de ne révéler à quiconque ce travail clandestin. J’ai donc été forcée d’établir autour de mes activités, un tissu de fantasmes me permettant de justifier mes ressources financières. La fiction m’est alors apparue comme un outil créatif très riche."

Rapidement, l’incongruité de cet emploi devint pour Mlle B. le moteur d’une réflexion quant à l’idée de productivité. Contrairement aux principes habituels, plus le résultat de ses efforts était invisible, et plus son travail se révélait efficace!

Dans le domaine de l’art, les partis pris par rapport au travail sont variables selon les époques et les disciplines. Alors que certains artistes s’emploient à revendiquer la technique, à revaloriser la démarche par rapport à l’objet artistique, d’autres utilisent des procédés inverses. Ces choix orientent également le rapport à la signature : plus la touche, l’outil, la démarche, le corps de l’artiste sont impliqués et soulignés; plus l’œuvre se charge d’un caractère autobiographique.

Il semblerait que l’intérêt de Mlle B. pour l’effacement de l’auteur ait trouvé sa source dans l’observation de certaines disciplines collectives. La collaboration divisant l’autorité sur le produit artistique, la revendication du travail en est diluée. Quant à la technique, elle reste un étroit collaborateur de ces créations, mais est souvent niée au spectateur au profit de l’illusion.
- Le cinéma par exemple, par son dispositif spatial, entretient les spectateurs dans une pseudo ignorance de sa technique. Le projecteur est caché dans leur dos et les travailleurs sont exilés hors-champ.
- Dans la danse contemporaine, le danseur - pourtant débarrassé de ses carcans posturaux, rendu à l’apesanteur et à sa condition humaine - épargne souvent au regard du spectateur sa sueur et sa souffrance.

La démarche de Mlle B. pousse cette forme d’humilité du travail à son paroxysme : l’anonymat de l’ensemble de l’équipe. L’artiste et ses efforts sont effacés, mais cela ne saurait lui suffire. Elle radicalise encore sa démarche jusqu’à l’effacement du produit, de l’objet artistique. Cet engagement se base sur une réflexion autour des multiples liens entretenus par l’art et le réel.

"Il me semble que malgré les remises en questions, la mimesis perdure comme principe essentiel de l’art occidental. Le désir de reproduction, de représentation reste, selon moi, un enjeu inavoué de beaucoup d’artistes […] Le fantasme d’un double absolu me fascine tout particulièrement."

En cherchant à produire une copie parfaite de la nature, Mlle B. a peut-être découvert une alternative tout aussi passionnante. Au lieu de reproduire l’événement, elle le produit. L’acte n’est alors plus reconnu comme artistique et l’œuvre entre avec son auteur dans l’anonymat. Cette expérience prouverait-elle que notre définition d’un acte artistique reste intimement liée à l’idée de représentation? Nous ne saurions reconnaître un art qui évacue la représentation que si la signature de l’artiste, la validation de l’institution ou la nature identifiable de l’œuvre vient en prendre le relais.

L’œuvre de Mlle B. est belle et bien présente, l’artiste et ses complices sont au travail sous nos yeux et nous sommes pourtant incapables de les remarquer. Mlle B. réussissant le tour de force d’annuler à la fois la représentation et la revendication artistique; elle nous plonge dans l’inconscience de l’art.

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