Écrits autour de l’art contemporain

Projets de résidence

Publié le 21 avril 2005
par Claire-Lise Panchaud
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Mon travail a toujours eu comme point de départ la constatation de choses assez simples, prosaïques, à partir desquelles je construis quelque chose qui serait de l’ordre du récit – même si celui-ci souvent reste partiel ou minime. Ces semblants de fiction traitent très souvent de lieux réels, de lieux fantasmés ou du passage de l’un à l’autre.
Cette question du passage d’un territoire à un autre est d’autant plus primordiale dans mon travail, qu’elle est à l’œuvre dans l’utilisation que je fais des médiums : une gravure devient vidéo dans l’installation Graham Island / Isla Ferdinandea, des images fixes servent aux vidéos Un soir je décide de rentrer à pied du travail, Värtsila ou A Aude, des picts Internet de très petites tailles deviennent des immenses plages de couleurs dans la vidéo Drapeaux, du texte d’inspiration autobiographique s’affiche au mur par de grandes banderoles, etc.
Et plus largement, c’est cette question du passage - aussi bien dans le fond que dans la forme - qui induit une autre notion importante pour moi : celle du double ; le passage d’un moi à un autre, d’éléments autobiographiques à d’autres fictionnels ; du réel à la supercherie.

Je me suis rapidement rendue compte que mon travail avait besoin de se nourrir de contextes très différents les uns des autres pour se développer. J’ai alors eu envie de me confronter à de nouveaux territoires. L’idée de la résidence m’a d’autant plus intéressée qu’il s’agissait de territoires définis – par le choix de telle résidence plutôt qu’une autre - mais qui gardaient une part d’arbitraire – le projet idéal qui pourrait se calquer de façon parfaite sur son propre travail n’existant pas…
Les appels à candidature des différentes résidences pour lesquelles j’ai postulé ont été autant de réflexions sur les données existantes de mon travail et sur celles de la demande, que des sources de rêverie et des moteurs à ma production.

Mes questions ont été, par exemple : comment un projet donné, déterminé peut-il faire écho à sa propre production ? Comment concilier projet, travail contextuel, tout en gardant une autonomie ? Comment faire de la perte de repères le matériau même de sa production ?

Et combien de projets ai-je alors construits pour des endroits improbables ?

Le projet collectif de se rendre à Värtsila, ville frontière située entre la Carélie russe et la Finlande a abouti à une vidéo tournée au Creux de l’enfer et qui traite de cet échec et de ce déplacement de projet d’un endroit à un autre.
Le projet de partir au Luxembourg m’a permis de poursuivre ma recherche sur ces villes frontières.
Montréal pour lequel j’ai repensé mon travail dans la confrontation avec celui d’une autre jeune artiste – Magali Lefebvre.
Pour plusieurs résidences j’avais eu l’idée de rendez-vous réguliers - comme des épisodes - sous forme de «pages» papier ou vidéo. Projet que j’ai commencé à mettre à l’œuvre en créant avec Aude Descombes le numéro 0 d’une édition à « apparition » tous les trois mois, intitulée Le Neuf.


Et au-delà de tous ces territoires fantasmés que j’ai utilisés ou non, il y a le territoire pour lequel j’ai été acceptée.
Résidence pour laquelle j’avais, bien entendu, construit un projet en fonction de la demande (résidence longue, située dans un quartier «sensible») et de l’idée que je pouvais me faire de la ville et de la région dans laquelle elle se situe.
Projet qui a été aussi vite modifié au regard de ce que j’ai pu découvrir, de la façon dont ma pratique et moi-même avons pu nous confronter à ce territoire.

Montluçon, donc, et son quartier «sensible» de Bien-Assis, où je vis depuis décembre…

En arrivant j’ai d’abord voulu m’approprier peu à peu ce territoire qui m’était inconnu et j’ai commencé à le faire en me penchant à ma fenêtre : j’ai créé une affiche pour le panneau RESERVE EXPRESSION LIBRE qui se situe en dessous de celle-ci. La trame de cette affiche est les rues de Bien-Assis qui portent toutes des noms d’oiseaux.
Puis je me suis attachée plus spécifiquement au paysage et à l’histoire de ce quartier pour essayer de le faire mien : j’ai créé alors l’animation que je présente ici, qui a été spécifiquement conçue pour Internet, à la proposition du FLAC.

Dans le même temps, j’ai été amenée à développer une installation in situ – La table d’orientation, à l’Ouest le Port de La Rochelle – pour la Médiathèque de Domérat, une commune voisine de Montluçon – une façon à la fois d’élargir ma connaissance de l’agglomération et de m’ «installer» à proprement parler.
Puis j’ai eu envie de partager ce territoire et j’ai invité Aude Descombes, avec laquelle j’ai travaillé au numéro 0 de l’édition Le Neuf – où je fais un clin d’œil à l’industrie du pneu – créée à Montluçon même, par Dunlop.
Et actuellement je travaille pour une exposition en juillet dans la commune de Désertines : se confronteront des photographies de la ville à des animaux transformés en plages de couleur - allusion à l’étymologie du mot «désertines» (du mot «essarter» : arracher et brûler les broussailles après «déboisement» ou «désert» en vieux français).
Et parallèlement je continue à faire des photographies et à écrire.

Ces expériences m’ont permis d’envisager comment, de façons multiples, un travail peut s’adapter au projet d’une résidence – fantasmée ou vécue. Et dans le cas de la réalité de la résidence, comment une pratique peut rencontrer à la fois des propositions «imposées» par les organisateurs et un territoire dans lequel l’artiste est amené à travailler et à vivre pendant un moment.

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