Écrits autour de l’art contemporain

A suivre

Publié le 25 février 2005
par Lélia Martin-Lirot
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Vous n’avez certainement jamais entendu son nom, à moins que vous ne la connaissiez personnellement, auquel cas, elle ne vous a probablement pas laissé percevoir la nature exacte de son travail…
L’artiste dont je vais tenter de définir les engagements atypiques, et dont, bien entendu, je tairai également l’identité, est délibérément entourée de mystère. Quoique le terme mystère impliquerait que certains éléments de ses recherches aient été révélés et d’autres dissimulés ; ou au moins qu’elle se revendique en tant qu’auteur. Or, dans son cas, il est bien plus question d’anonymat, d’incognito et même d’imperceptibilité. Son travail, pourtant remarquable, consiste bien à tout mettre en œuvre pour que ni l’artiste, ni ses interventions ne soient remarquées en tant que telles! Simulation et dissimulation semblent être ses outils principaux.

Repartons du début : Mlle Bluntschli (je lui attribuerai ce pseudonyme pour plus de commodité) fait ses études à l’école d’art de Munich puis poursuit une formation au conservatoire d’art dramatique de Leipzig. De ce double parcours, naît une réflexion sur l’auteur, l’interprète et sur les différences de revendications de ces statuts entre les arts plastiques et le théâtre.

On pourrait rapprocher le travail de performance qu’elle entame à l’époque des recherches de Philippe Thomas ou Gianni Motti. Thomas, dont la production prolifique était officiellement attribuée à une entreprise («Les ready-mades appartiennent à tout le monde») et qui déléguait la signature de l’œuvre à son acheteur, retournant ainsi les rapports d’autorité sur le travail artistique. Ou à l’inverse, quoiqu’utilisant des procédures fictionnelles similaires, Motti, qui affirme être l’auteur de catastrophes naturelles ou qui revendique des actions dont les seules traces (photos, articles…) ne peuvent faire office de preuves irréfutables.
Les performances de Mlle Bluntschli synthétiseraient, par la négative, ces deux démarches. Son identité d’auteur n’apparaît jamais et le travail, bel et bien existant, est si minutieusement calqué sur le réel, qu’il n’est même plus possible de le percevoir comme une image.

Pour donner des exemples précis, vous pouvez voir, ou avez déjà croisé cette artiste et son équipe dans un certain nombre d’évènements. Parfois sous les traits de journalistes faisant un reportage sur une exposition; reportage que l’on ne verra, bien sur, jamais diffusé. Ou parfois, lors d’un vernissage, Bluntschli vous servira des amuse-gueule confectionnés par ses soins et vous les ingérerez sans vous douter que le produit d’une démarche artistique est en train de pénétrer votre corps! Ou encore, un groupe d’étrangers et leur guide au langage incompréhensible, même du plus érudit polyglotte, traversera avec fracas la galerie que vous parcourrez…

Il est depuis longtemps consenti que l’artiste n’a pas nécessairement produit lui-même ce qu’il montre au spectateur; mais quand, comme ici, l’artiste est totalement producteur et interprète, mais que son travail reste invisible, les codes sont à nouveau bouleversés. Comme s’il suffisait qu’une œuvre soit produite, sa visibilité restant accessoire. Quel projet pourrait être plus démocratique que celui-ci, qui ne s’adresse ni plus au connaisseur qu’à l’amateur; qui ne s’adresse pas finalement, qui existe seulement.

Mlle Bluntschli nous propose une vision de l’art et du monde à la fois fascinante et angoissante. Pouvons-nous encore croire en ce que nous voyons? Et si les évènements que nous identifions facilement étaient en réalité l’œuvre collective d’une armada d’artistes simulateurs? Sans pousser les hypothèses si loin, envisager le travail de Bluntschli peut déjà suffire à découvrir d’étonnantes perspectives artistiques.

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