Écrits autour de l’art contemporain

Apprécier l'art contemporain 3

Publié le 30 décembre 2004
par Carole Esparon & Caroline Coulomb
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Dans un des extraits que Florentine m’a transmis, Mallarmé aborde une notion du Temps qui me rappelle celle des historiens : il est difficile de juger ses contemporains avec suffisamment de recul. Oui, il faut avoir un regard critique, oui et heureusement des personnes sont clairvoyantes sur les événements (artistiques et autres) actuels. S’ouvrir à son époque permet de s’accaparer des clés de compréhension sur cette dernière, mais elles ne sont pas pour autant «digérées» par tous. On pourrait dire que certaines de ces clés restent inconscientes et seules quelques personnes arrivent à les faire rejaillir dans leur réalité. Il n’y a que l’Histoire qui «éduque» et qui permet la compréhension globale d’une période.

Comme beaucoup de spectateurs du XXIe siècle, je comprends et suis beaucoup plus sensible à l’image et à la vidéo qu’à la sculpture. Les vidéos de Jordi Colomer exposées actuellement à l’I.A.C. de Villeurbanne, rassemblent une foule de petits détails et nous renvoient à des clés de compréhension de différents niveaux (ce qui fait que chacun peut comprendre quelque chose sans pour autant tomber dans la facilité). Par contre, ses sculptures telles que «Como en casa», «Operetas» m’ont paru plus opaques. La sculpture existe depuis toujours mais elle est plus institutionnelle (religion, état) et moins démocratisée dans notre société dominée par l’image.

La notion du Temps explique aussi la confusion qu’éprouve le grand public face à la multitude de formes et de médiums utilisés dans l’art contemporain. Les frontières entre les arts se sont estompées pour faire place à des œuvres interdisciplinaires (Trisha Brown, Bertrand Lavier…). Dès les années 60, ces changements ont provoqué une rupture avec l’opinion publique habituée aux institutions et aux catégories traditionnelles (peinture, sculpture, théâtre…). D’un point de vue artistique, les années 60 appartiennent au passé, mais d’un point de vue historique, ces quarante ans ne représentent même pas un grain de sable. C’est pourquoi en tant qu’amateur, je ne fais pas les mêmes rapprochements que Florentine concernant Dan Flavin et Vélasquez. J’ai toutes les clés de compréhension (histoire culturelle collective, scolarité, encyclopédies…) pour comprendre Vélasquez. Par contre, j’ai du mal à appréhender Dan Flavin et ses néons : mélange de mise en scène théâtrale, de sculpture, intérêt pour l’architecture et utilisation de néons…

C.Esparon


réponse de C.Coulomb


Ainsi prend fin ce cycle d’éditos témoin de quelques allers-retours entre l’œuvre, l’artiste et le public de l’art contemporain…
Avant ou avec Duchamp, la modernité, l’abstraction ont créé la polémique sans fin… Est-ce valable, est-ce beau, est-ce nécessaire, est-ce de l’art ?
Après tout, les grands peintres des siècles précédents truffaient déjà leurs œuvres de codes, de références qui n’étaient décryptés que par les plus érudits de leurs contemporains.

Beaucoup d’artistes puisent désormais directement dans la «culture populaire». Carole parle de "Valstar Barbie" de Claude Lévêque dans «Apprécier l’art contemporain (partie 1)». Les réalistes (1850) ont également intégré le spectateur à l’œuvre en prenant comme sujet des paysans, un enterrement… Chacun pouvait désormais être représenté, identifié comme image possible dans le champ du tableau.
Dans ses «personnages à réactiver», Pierre Joseph se sert de l’imagerie populaire que chacun peut connaître : Superman, une fée, un paint-baller. Lors de la dernière biennale de Lyon, la pièce de Mike Kelley et Paul Mac Carthy "Sod and Sodie Sock" a suscité plusieurs réactions vives : «c’est n’importe quoi, choquer pour choquer, etc.» Des vidéos, un camp militaire reconstitué, des sons, des objets : difficile pour le spectateur de se repérer. Et pourtant, à la différence d’un tableau, face auquel il aurait analysé composition et sujet, il se trouvait plongé dans l’installation, au cœur de ces codes qui ne lui étaient pas inconnus. Il s’est peut-être trouvé désarçonné de ne pas être devant une image, troublé de devenir un élément de la pièce.

Il y a peu, nous pouvions encore aisément classer les oeuvres selon différentes disciplines artistiques : peinture, sculpture, photographie, vidéo. Dans les années 80, on parlait beaucoup d’art vidéo, pour tenter de regrouper une certaine catégorie d’artistes. Peut-être pour que le public puisse s’y retrouver, n’ayant pas encore le recul nécessaire pour définir un mouvement. Les classifications artistiques se complexifient actuellement. On ne parle plus d’un peintre, mais d’un artiste… Les frontières entre les arts se troublent effectivement pour mieux s’interpénétrer.

Nous avons choisi la forme de l’échange pour ces trois derniers éditos, qui ne se veulent pas exhaustifs sur le thème particulier d’ «apprécier l’art contemporain», mais qui sont comme le témoin de certaines de nos conversations, face à notre propre réalité artistique : des oeuvres que nous avons vues, des réactions dont nous nous sommes rappelées…
Bientôt, nous espérons développer d’autres échanges par la création d’un forum qui vous permettra de réagir aux prochains éditos.

C.Coulomb

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