Apprécier l’art contemporain 2
par Florentine Lamarche
Il est souvent affirmé que
l’artiste contemporain nie le spectateur ou ne tient pas compte de sa
présence, est même en rupture affirmée avec lui. On peut se demander si
cela tient vraiment de notre époque ou si cette opinion commune ne tire
pas sa légende de plus loin. Je reprendrai la théorie de Michaël Fried
(dans L’esthétique et origine de la peinture moderne, Volume I, La
place du spectateur). Dans ce premier volume, il analyse les théories
de Diderot sur son époque et ce que doit être une bonne peinture. La
peinture doit être anti-théâtrale, elle doit donc être un espace
hétérotopique c’est-à-dire fermé sur lui-même: “La toile renferme tout
l’espace, et il n’y a personne au-delà.” (Diderot). Ainsi plus loin,
Michaël Fried étaye cette théorie: “On pourrait résumer tout cela en
disant que pour Diderot, il fallait que la peinture considérée comme un
tout “oubliât” activement le spectateur, qu’elle en neutralisât la
présence et qu’elle établit positivement, autant que possible, qu’il
n’y avait pas à en rendre compte”. Ainsi la peinture de Chardin , Le
Jeune dessinateur, montre un personnage totalement absorbé par sa
tâche, de dos. Cette théorie esthétique de l’époque attendait ainsi du
spectateur la même absorption, on pourrait dire happé par la
concentration que mimait la peinture.
Dans le volume II, (Le réalisme de Courbet), Fried montre à quel point
Courbet a tenté de renverser cette codification en niant l’espace même
pictural, en tentant de rendre la frontière du châssis aussi mince que
possible entre le spectateur et le peintre.
Dans Le désespéré, Courbet approche son visage au plus près de la
représentation, on pourrait dire que son visage touche la toile, il
devient le propre spectateur de la peinture, il est un miroir pour le
spectateur. On pourrait dire qu’il existe une frustration engendrée par
la frontière, la distance qu’impose l’espace pictural. Mais ce qu'il
est très important de noter, c’est que la préoccupation d’un
spectateur-acteur est déjà présente, il y a comme un appel à la
participation du spectateur potentiel, comme une volonté de partage
d'émotions par l’idée du miroir. Pour moi, c’est l’introduction à tout
ce que sera le XXe siècle, abolir les limites, les frontières entre le
spectateur et l’oeuvre. A tel point que la confusion crée à nouveau la
rupture. Je ne manquerai pas de citer le célèbre porte-bouteille de
Duchamp, quand l’oeuvre n’a plus de barrière, qu’elle mime, qu'elle
est, qu’elle devient un objet du quotidien, que la représentation est
niée et que l’on peut tourner autour de l’objet de l’observation et se
demander simultanément avec l’artiste ce qui fait et constitue
l’oeuvre. Tout comme les néons de Dan Flavin qui éclairent l’espace
muséal, on se pose la question du rôle et de la place de l’artiste
comme pouvait le faire Vélasquez avec Les Menines en osant la
représentation du peintre au premier plan. Je ne peux m’empêcher aussi
de faire un parallèle entre les oeuvres de Bruce Nauman et Manet. Dans
une des performances de Nauman, son modèle marche dans un couloir avec
un déhanchement le plus naturel possible, réduire le geste, la pose,
inclure le mouvement, la vie. Manet voulait que les poses soient
naturelles, il voulait que son modèle tienne un balai, fasse comme s’il
allait au marché. Il ne voulait pas de pose qui renvoie à une
codification artistique. “Vous ne voulez pas être naturels, s’écriait
Manet. Est-ce que vous vous tenez ainsi quand vous allez acheter une
botte de radis chez le fruitier?”
A l’heure actuelle, le simulacre, les
frontières ayant été abolies, toute la construction est apparente et se
réfléchit. On est comme Le désespéré de Courbet face aux sculptures de
Donald Judd, face à la définition même d’une peinture et d’une
réflexion sur la peinture. Ou encore, face à la peinture dans son plus
simple apparat, radicalisée tout comme le portrait du désespéré.
L’abolition de l’obligation de représentation ou plus précisément de
simulacre ou encore de mimesis a permis l’ouverture ou même l’abolition
des frontières entre la nature des médiums. Ainsi, on se retrouve plus
dans le sujet-objet, dans la totalité de cet aller-retour que dans la
question des médiums et de leurs attributs. Donald Judd et Trisha Brown
abordent ainsi par la scénographie, la question du geste et des plans
sans que l’on se demande si c’est de la danse, de la peinture, ou
encore de la sculpture ou de la performance.
Florentine Lamarche